Il fut un temps où les mots servaient avant tout à décrire le réel. Aujourd’hui, ils servent de plus en plus à le surjouer. Dans le discours politique, médiatique, sportif, mais aussi dans nos conversations professionnelles, une forme de surenchère lexicale s’est installée. Tout devient exceptionnel, scandaleux, historique… même lorsque les faits, eux, sont parfaitement ordinaires.
Un sportif réalise une très belle performance ? Il est désormais qualifié de « stratosphérique ». Un responsable politique utilise un outil constitutionnel pour un budget prévu, débattu et attendu de longue date ? L’événement est aussitôt présenté comme un « passage en force », un « déni de démocratie. Cette inflation verbale n’est pas anodine : elle modifie notre perception des faits, et surtout, elle s’infiltre dans nos modes de raisonnement.
À force de qualifier tout d’extraordinaire, plus rien ne l’est vraiment. L’exception devient la norme, et la norme devient suspecte. Ce glissement a une conséquence majeure : il brouille notre capacité à hiérarchiser, à relativiser, à garder une lecture nuancée de la réalité.
Ce phénomène dépasse largement les sphères politiques ou médiatiques. Il s’invite dans les entreprises, dans les équipes, dans les relations managériales. Là où un désaccord était autrefois un désaccord, il devient un conflit insupportable. Là où une remarque était un feedback, elle peut être vécue comme une attaque. Et là où un manager rappelle plusieurs fois à un collaborateur récalcitrant qu’il doit effectuer son travail, la situation est parfois qualifiée de harcèlement.
Il ne s’agit pas de nier le harcèlement. Il existe et il doit être reconnu, traité et sanctionné avec la plus grande fermeté. Mais lorsque le mot est utilisé à tort et à travers, il perd de sa force, et surtout, il désarme le dialogue. Tout devient binaire : victime ou coupable, oppresseur ou opprimé. Il n’y a plus de place pour l’analyse des faits, du contexte, des intentions.
Cette radicalisation du langage entraîne une radicalisation des postures. Si chaque situation est vécue comme extrême, la réaction le sera aussi. Les émotions prennent le pas sur la réflexion, l’indignation sur la compréhension, l’affect sur le discernement. Dans les équipes, cela crée de la méfiance, de l’hyper-vigilance, parfois même une forme de paralysie managériale : « Puis-je encore dire quelque chose sans être accusé ? »
En tant que professionnels, managers, dirigeants, coachs, nous avons une responsabilité particulière : celle de réhabiliter la justesse des mots. Nommer les choses avec précision, sans minimisation mais sans exagération. Faire la différence entre un malaise et une violence, entre une exigence et une pression abusive, entre un désaccord et un conflit ouvert.
Redonner aux mots leur juste poids, c’est redonner aux relations professionnelles de la clarté, de la sécurité et de la maturité. C’est aussi permettre à chacun de retrouver une capacité essentielle : penser avant de réagir.